Le Monde: Pour désengorger Djakarta, le président indonésien songe à une solution « radicale »

DJAKARTA,

Envoyé spécial

Polluée, surpeuplée, engoncée dans son carcan d’embouteillages, Djakarta a-t-elle atteint son point de saturation ? A première vue, la capitale de l’Indonésie semble être le contre modèle type du développement harmonieux. Une sorte de précipité caricatural de la mégapole invivable réunissant tous les maux des concentrations urbaines de pays émergents.

C’est la plus grande ville du monde sans métro. 9,6 millions y dorment mais le jour, la population passe à plus de 12,6 millions, provoquant soir et matin le transit de trois millions de banlieusards. La circulation s’y écoule à une vitesse moyenne de 13 kilomètres à l’heure et certaines statistiques indiquent que l’on peut facilement passer de trois à quatre heures par jour coincé dans les encombrements. Les estimations de la perte de productivité liée à l’engorgement se chiffreraient à quelques deux milliards d’euros par an.

Le président indonésien Susilo Bambang Yudhoyono, dit « SBY », vient de tirer les conclusions de cette situation en proposant tout bonnement de déplacer la capitale ! Il s’agit de la réactivation d’une vieille idée datant de Sukarno, premier chef de l’Etat et héros de l’indépendance arrachée aux Hollandais en 1945.

Le projet le plus ambitieux consisterait à transférer le siège de la présidence, l’administration centrale, le gouvernement, le parlement et toutes les institutions de cet archipel de 230 millions d’habitants depuis l’île de Java, où Djakarta est située, à un millier de kilomètres plus au nord-est, sur la partie indonésienne de la grande île de Bornéo…

Selon Velix Wanggai, conseiller spécial pour le développement régional auprès du chef de l’Etat, cette « grande vision », destinée « à la prochaine génération », n’est cependant qu’une des options retenue. Le président a demandé à son équipe de réfléchir à la faisabilité de trois « scénarios » possibles pour sauver Djakarta.

La charade se décline ainsi : mon premier est le scénario « réaliste ». L’idée est de laisser le gouvernement dans l’actuelle capitale en relevant le gant du défi urbain posé par l’urbanisation sauvage. Il s’agit d’améliorer ce qui existe, pas de s’en aller.

Mon second représente l’option « modérée » : seul le gouvernement central se déplace, soit ailleurs sur l’île de Java,  soit à Kalimantan (Bornéo). Djakarta reste la capitale économique et administrative dans le cadre d’un difficile et lent processus de décentralisation amorcée aujourd’hui.

Mon troisième est le scénario « radical » : la capitale, toutes les institutions et les représentations diplomatiques sont donc transférés à Bornéo, dans la ville de Palang Karaya, encore en partie couverte de jungle aujourd’hui et qui est la capitale de la province de Kalimantan central.

Pour l’instant, soutient M. Wanggai, aucune solution n’a été retenue mais on sent bien à son sourire que le conseiller du président, sinon le président lui-même, privilégient la « radicale », aussi extrême, voire farfelue soit- elle…

« Djakarta est au bout de ses capacités d’absorption. Il ne reste plus d’espace pour assurer le développement urbain. Le coût de cette évolution est lourd en terme social, économique et psychologique », analyse Sony Keraf, professeur de philosophie dans une université catholique, spécialiste d’Adam Smith et ancien ministre de l’environnement d’Abdulrahman Wahid, qui fut président entre 1999 et 2001. Un autre professeur, qui enseigne au département de sciences politiques et sociales de l’ « Universitas Indonesia », Andrinof Chanagio, enfonce le clou : « si une décision politique n’est pas prise à temps, on va tout droit vers une explosion sociale d’envergure ».

Les propositions de transfert de la capitale provoquent débats et suscitent la controverse. Les adversaires de ce projet se gaussent de ce genre d’idée, propre aux régimes autoritaires, ce que la jeune démocratie indonésienne n’est plus, et qui consiste à réinventer un symbole du pouvoir sur une terre vierge… C’est le cas de Marco Kusumawijaya, architecte, urbaniste et fondateur d’une ONG prônant une voie « durable pour villes et régions ». Il bât en brèche les clichés auxquels Djakarta, sa ville, est associée : « d’abord, s’il est vrai que la population urbaine a crû, il est faux de dire que le tissu urbain est plus dense. En fait, c’est le contraire : l’augmentation de la population va de pair avec un étalement géographique de l’habitat et une progression des banlieues », assène-t-il.

« Il est également faux de dire qu’il y a trop de voitures par habitant : pour Djakarta, le chiffre est de 250 véhicules pour mille personnes, contre 800 aux Etats-Unis ! Non, le vrai problème est que les gens utilisent trop de fois dans la même journée la même voiture en raison de l’insuffisance des transports en commun.

Que prône-t-il ? Les solutions ne sont ni évidentes, ni faciles à mettre sur pied. Des projets de mono rail et de métro sont encore en jachère. Même si le gouvernement a reçu l’année dernière l’approbation de l’Agence internationale de coopération japonaise pour un prêt à taux d’intérêt préférentiel qui devrait financer une grande partie du métro. Des couloirs de bus rapides et des stations modernes pour attendre ces véhicules ont été créés sur de grandes artères, mais les automobilistes ne respectent souvent pas les lignes.

M. Kusumawijaya estime que ces projets et ces réalisations bienvenues ne suffiront pas à rendre Djakarta vivable. « Les couloirs de bus, c’est une bonne idée mais elle est mal appliquée, sans rationalisation de l’approvisionnement en essence. Le mono rail ne desservira que le centre ville, laissant les banlieusards de côté. Le métro ? Il ne verra pas le jour avant 2016… »

Si la solution pour de tels experts est bien dans l’amélioration des conditions actuelles plutôt que dans la fuite vers la jungle, elle doit passer par une réappropriation du centre ville par la classe moyenne. Comme ailleurs, le coût des loyers a fait fuir beaucoup de mondes et de grands « malls » archi luxueux ont alimenté la spéculation urbaine. « Il faut revoir l’utilisation des terrains, encourager les gens à revenir, renoncer à la construction de tours », suggère Marco Kusumawijaya qui conclut : « il ne faut pas laisser dire : Djakarta, elle en vaut plus la peine ! »

Bruno Philip

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